Mal comme

Hommage à Christophe
AUTEUR (S) : Clément Simon

Un soir de mai, mon cousin Jean m’invite à écouter le disque d’un ancien chanteur de variété. La pochette met en scène un drôle de personnage, comme tout droit sorti de l’univers de Lynch période Twin Peaks. Ce petit gars, c’est Christophe. Sa moustache saillante et ses lunettes teintées lui donnent un charisme fou sur cette photographie qui trône sur l’album « Les Vestiges du Chaos ».

En 2016, je travaillais pour un site en ligne nommé alter1fo.com. Quelques critiques cinématographiques au compteur, il me semblait intéressant de me frotter au jeu de l’interview. Après avoir écouté le disque à plusieurs reprises, je cherche un contact à La Nouvelle Vague pour organiser la rencontre. Solène Ouillon me prévient : l’interview aura peut-être lieu après le concert mais rien n’est jamais sûr avec le dernier des Bevilacqua. Je me mets en route vers Saint-Malo, avec un léger stress. Les questions préparées se mélangent dans ma tête et tous les scénarios possibles sont envisagés. À ce stade, je connaissais très mal le parcours de l’artiste et je ne l’avais jamais vu sur scène. Deux heures avant le concert, une partie du public est déjà sur place, prêt à en découdre pour avoir les meilleures places en fosse ou décrocher les quelques places assises situées au fond de la salle. Pour l’heure, les premiers mots échangés avec l’équipe de La Nouvelle Vague permettent de limiter l’appréhension de cette première interview en solitaire.

Après l’habituel retard, Christophe émerge de la fumée sur les notes de « Définitivement », ce morceau-générique qui ouvre Les Vestiges du Chaos. La voix est fragile, toujours en équilibre et prête à chavirer à tout instant.

Je vous propose d’ouvrir des choses, des choses avec moi, sur de nouvelles voies.

déclame-t-il devant un public hétéroclite. On y croise des vieux venus pour les premières chansons mais aussi des jeunes branchés, séduits par les sonorités électroniques. Rapidement, les musiciens le rejoignent sur scène. Christophe Van Huffel, son fidèle acolyte depuis plus de quinze ans, capte une partie de l’attention des premiers rangs. Ce dernier a composé plusieurs titres avec Christophe sur cet album, à commencer par ce sublime morceau en hommage à Lou Reed et intitulé sobrement « Lou ». Toutes les œuvres de cet album sont jouées, notamment « Tangerine » où Alan Vega vient poser sa voix avant d’apparaitre en lumière à travers un jukebox disposé sur la scène.

Il y a beaucoup de fantômes qui viennent s’incruster sur scène. Celui qui me donne le plus de frissons, c’est celui d’Alain Bashung. Accompagné au violoncelle par Jean-François Assy, Christophe perturbe la mélodie d’« Alcaline » au piano.

Moi qui pensais le concert fini, Christophe remet une pièce dans le juke-box pour jouer, en compagnie de ses musiciens, des titres parfois oubliés comme « Chiqué, chiqué ». On frôle les deux heures trente de concert au moment où se joue « Aline » sur les notes de « Creep » de Radiohead. La Nouvelle Vague s’embrase et transforme les sceptiques en admirateurs convaincus.

SAM.04.04.2016 • Live à La Nouvelle Vague

Il est une heure et demie quand j’approche enfin Christophe.

Champagne et jus de tomates se côtoient dans cette petite loge où les artistes viennent se reposer après un concert. Doudou, son chauffeur et celui qui prépare le prompteur, vient voir si tout va bien. L’homme a une carrure impressionnante, de celle qui se dresse dans Les Tontons flingueurs. Christophe, lui, tourne la tête dans tous les sens entre le regard de sa compagne Audrey et l’arrivée de Solène qui annonce le début de l’interview. Les vingt minutes prévues se transforment en une heure au rythme des « tu vois, quoi » alors qu’il n’était pas souvent aisé de déceler ce que l’homme de soixante-dix ans voulait dire.

D’ailleurs, il n’a jamais voulu rien dire en interview, ce qui l’intéressait c’était de vous parler, de votre vie, de vos doutes et de vos goûts. Chaque instant reste gravé dans ma mémoire, comme cette relation qui s’est étalée sur quatre années avec des vides, des absences. Il prenait toujours le temps de répondre dans la nuit, de proposer d’aller chez lui pour des entretiens, pour découvrir ses nouveaux morceaux toujours plus dingues. Quelques sushis agrémentaient les discussions autour du cinéma de Jean-Luc Godard ou des livres de Joël Bousquet. Il laisse beaucoup de matière sonore derrière lui dont une partie devait l’accompagner sur scène pour son audio-bio où il livrerait des anecdotes sur sa vie.

Daniel Bevilacqua reste ma plus belle rencontre journalistique.

C’était devenu un copain que je voyais plusieurs fois par an. Sa curiosité le rendait passionnant et sa manière de transmettre, sans le vouloir, fonde le plus bel apprentissage. Après l’avoir revu en octobre dernier après un concert, je l’appelle un mois avant son hospitalisation. Il me raconte que la musique pour le film de Bruno Dumont sera bientôt prête. Il me propose de venir chez lui pour un nouvel entretien. On s’accorde sur le mois de mars, bien avant l’annonce du confinement et de la maladie qui viendra accentuer son emphysème pulmonaire.

Son dernier texto me bouleverse encore :

On se verra dès que tout va. Hâte de te revoir après tout ça.

Mon Chris, j’espère bien qu’on se reverra.